Au temps de Jésus se trouve, à Jérusalem, une piscine célèbre appelée la piscine de Siloé. Par moments, l’Ange du Seigneur descend du ciel et agite l’eau. Alors, le premier malade qui s’y plonge est aussitôt guéri.
Autour du bassin, une foule d’infirmes attend, étendus ou assis à même le sol. Parmi eux gît un homme paralysé depuis trente-huit ans. Jésus passe par là. Il l’aperçoit, immobile sur le sol, le regard tourné vers l’eau, s’accrochant encore à l’espérance malgré tant de déceptions. Jésus S’approche et lui dit: «Veux-tu être guéri?»
L’homme lève les yeux vers Lui: «Hélas! Seigneur, comment pourrai-je être guéri? Je n’ai personne pour me porter dans l’eau après le passage de l’Ange. Je m’y traîne aussi vite que possible, mais quand j’arrive enfin, un autre est descendu avant moi.»
Alors Jésus lui dit, d’une voix calme: «Lève-toi, prends ton grabat et marche!»
À ces mots, la foi soulève le paralytique. Il se redresse, vacille un instant, puis se tient debout. Il prend son grabat, fait un pas, puis un autre: il marche. Il est parfaitement guéri, par la puissance de la parole du Maître.
Un peu plus tard, Jésus le rencontre de nouveau et lui dit: «Te voilà guéri. Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire.»
La piscine de Siloé, à Jérusalem, n’était qu’une image du sacrement de pénitence, et une image bien imparfaite. Elle ne guérissait qu’un seul malade à la fois, et ne rendait la santé qu’au corps. Le sacrement de pénitence, lui, guérit les blessures de l’âme, rend la vie spirituelle à ceux qui le reçoivent, et cela, chaque jour, à tous ceux qui viennent, si nombreux soient-ils. Quelle reconnaissance nous devons à Dieu pour ce chef-d’œuvre de miséricorde qu’est la confession!
Pour que la rémission des péchés s’opère, trois conditions sont nécessaires de la part du pénitent. Il faut:
1° La pénitence en paroles, c’est-à-dire la Confession: reconnaître humblement ses fautes devant le prêtre.
2° La pénitence du cœur, ou Contrition: une vraie douleur d’avoir offensé Dieu, avec le désir de ne plus recommencer.
3° La pénitence en action, ou Satisfaction: accepter et accomplir la pénitence proposée, comme réparation pour les péchés.
La bonté de Dieu est si grande qu’Il accorde le pardon au pécheur qui accomplit avec piété ces trois actes.
Si quelqu’un se trouve dans l’impossibilité de se confesser à un prêtre, Dieu ne lui refusera pas le pardon s’il a une vraie contrition du cœur et fait pénitence.
Un grand pécheur alla se confesser au vénérable Pierre de Corbeil, archevêque de Sens de 1199 à 1221. Il lui fit un aveu sincère de tous les crimes qu’il avait commis, en poussant des soupirs, en versant un torrent de larmes, et en demandant avec humilité si Dieu voudrait bien lui pardonner ses péchés. Le prélat lui répondit:
«N’en doutez pas, mon fils, pourvu que vous soyez sincèrement résolu de faire la pénitence que je vous imposerai.
– Toutes celles que vous voudrez! répliqua le pénitent contrit et humilié, me fallût-il souffrir mille morts! Dieu, que j’ai si grièvement offensé, S’en contentera-t-Il?»
Le saint prélat, tout ému en voyant ce pécheur si bien disposé, lui dit:
«Je vous donne sept ans de pénitence. – Qu’est-ce que cela! mon Père, rien que sept ans pour de si grands crimes? Quand je ferais pénitence jusqu’à la fin du monde, ce serait encore trop peu.
– Mon cher enfant, continua l’archevêque, vous jeûnerez seulement trois jours au pain et à l’eau.
– Ah! mon Père! mon Père! dit cet homme en sanglotant et en se frappant rudement la poitrine, ne m’épargnez pas, je vous en supplie. Je suis à vos pieds et j’implore une miséricorde que je ne puis acheter trop cher. Proportionnez ma pénitence à mon iniquité. Ne ménagez pas ma faiblesse. Donnez-moi une pénitence convenable!»
Le prélat, inspiré de Dieu, et ne pouvant assez admirer les opérations de la grâce, lui ordonna de dire seulement une fois le Notre Père, en lui assurant que ses péchés lui seraient remis. Alors ce pécheur, dont le cœur était brisé par la douleur, jette un grand cri, qui marquait son étonnement et sa reconnaissance envers le Dieu des miséricordes. Et, à l’instant, il tombe aux pieds du saint archevêque, roide mort.
Le saint Archevêque, touché lui-même jusqu’aux larmes, assurait avec raison que ce pauvre pécheur avait une telle contrition, qu’il était allé droit au Ciel sans passer par le purgatoire.
La confession, c’est l’accusation sincère de ses péchés devant un prêtre, afin d’en recevoir le pardon. Mais qu’est-ce que pécher? C’est désobéir à Dieu, faire ce qu’Il défend. Et comment savoir ce qu’Il défend? En étudiant Son Évangile, les commandements de Dieu et de l’Église, et en consultant sa conscience.
La conscience est cette voix intérieure qui ne parle pas, mais qui fait entendre, dans le silence du cœur: Ceci est bien, fais-le. Ceci est mal, ne le fais pas.
Il y a deux sortes de péchés: le péché originel – celui dont nous avons déjà parlé – et le péché actuel, que chacun peut commettre. Ce dernier peut être grave ou léger. Une désobéissance légère s’appelle péché véniel; une désobéissance grave, péché mortel, car elle fait mourir la vie de l’âme. Mille fautes légères ne font pas une faute mortelle, mais un seul péché mortel mérite l’enfer, s’il est commis en pleine connaissance de cause et avec un plein consentement. C’est le plus grand des maux.
La reine Blanche de Castille disait un jour à son fils, le futur roi saint Louis: «Mon fils, Dieu sait combien je vous aime! Eh bien, j’aimerais mieux vous voir mort que coupable d’un seul péché mortel.»
On peut pécher de quatre manières: par pensées, par paroles, par actions ou par omission, c’est-à-dire en négligeant de faire ce que Dieu ordonne. Et tous les péchés, quels qu’ils soient, trouvent leur source dans les sept péchés capitaux: l’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse. Le contraire du péché, c’est la vertu, cette habitude ferme et joyeuse de faire le bien.
Sur le littoral de la Rance, entre Dinan et Saint-Malo, vivait un marin qui n’avait rien d’un saint: un peu ivrogne, volontiers jureur, et à l’occasion, parlant comme les messieurs de la ville contre les prêtres et la religion. Un beau jour d’avril, il s’embarque pour le banc de Terre-Neuve, à la pêche de la morue. Un autre matelot, son voisin, pas plus porté que lui vers l’église et bien plus vers le cabaret, monte sur le même navire. La traversée se passe bien, la pêche est abondante. L’expédition touche à sa fin quand, dans les derniers jours, le temps se gâte, la mer se fait houleuse. Le vent siffle, violent, le bateau roule, et l’un des deux amis est projeté par-dessus bord.
C’est Pierre, le premier dont nous avons parlé. Jacques, son camarade, se jette aussitôt à l’eau. Bien meilleur nageur, il parvient à ramener Pierre jusqu’au bord, au prix d’un effort inouï, affrontant une mer déchaînée. Mais, épuisé par ce sauvetage héroïque, il regagne le navire plus malade encore que celui qu’il vient d’arracher à la mort. Deux jours après, une terrible fluxion de poitrine ne laisse presque aucun espoir de le voir revenir à la vie.
Le pauvre Pierre, bouleversé, se tient près du hamac du mourant.
«Tu vas donc mourir, mon pauvre Jacques, répète-t-il sans détour. Et dire que c’est pour moi! Ta femme ne me laissera même pas lui rendre service quand elle saura que c’est pour moi que tu meurs.
– Tais-toi, répond l’autre, pas de jérémiades. Il faut parler d’affaires. Je n’ai plus beaucoup de temps. Promets-moi une chose, et ne manque pas à ta parole. Je ne me suis pas confessé avant de partir, comme ma femme le voulait. Maintenant, il n’y a plus de prêtre pour Jacques… Mais écoute. As-tu bonne mémoire?
– Oui, matelot, je n’oublierai jamais que tu m’as sauvé au péril de ta vie.
– Ce n’est pas ça, reprend Jacques. Il faut que je me confesse à toi, et que tu me promettes de ne rien oublier, et d’aller porter ma confession au recteur de Pleudihen. Tu te confesseras après, et l’absolution sera pour nous deux.»
Pierre trouve l’idée géniale, lumineuse même. La confession commence, détaillée, précise, au point d’épuiser le malade, mais celui-ci n’a plus qu’un souci: régler son âme. Il insiste sur les points principaux, fait répéter plusieurs fois son camarade pour s’assurer qu’il a bien retenu, bien compris. Il lui ordonne ensuite de redire souvent cette confession, de ne plus boire que de l’eau, de se convertir enfin, et de faire pénitence pour eux deux. Une fois cela réglé, Jacques se calme, parle de sa femme et de ses enfants et meurt dans une paisible espérance.
Au temps du retour des marins, vers le mois d’octobre, l’angoisse est à son comble dans les maisons des bords de mer où tous les hommes ont pris le large. On guette les voiles, on compte les jours. Les équipages rentrent peu à peu, ce qui ne fait qu’augmenter les transes des mères et des épouses de ceux qui manquent encore à l’appel. Parmi elles, Jeanne et Mathurine, voisines, mères de famille, femmes de nos deux marins. Bien des voisines sont venues prier avec elles pour les deux absents, bien des cierges ont brûlé, le dimanche, devant l’autel de la Vierge, Protectrice des marins.
Un soir, assises sur le seuil, elles regardent une fois encore, le cœur serré, le chemin d’où les hommes reviennent d’habitude. Rien, toujours rien. Soudain, un homme s’avance, la démarche lente et grave, le chapeau entouré d’un crêpe. À cette allure sombre, qui pourrait reconnaître le retour d’un marin absent depuis six mois? Pourtant, c’est bien le mari de Jeanne. Elle le reconnaît enfin, s’élance vers lui. Mais lui, sans un mot, la repousse doucement et continue sa route, avec une gravité alarmante. Aux cris des deux amies, tout le village accourt. Certaines, effrayées, jurent que c’est l’âme du marin, revenue sous une forme humaine pour se montrer une dernière fois aux siens. D’autres, plus raisonnables, murmurent plutôt le mot de «vœu» pour rassurer les deux pauvres femmes. Et en effet, c’était un vœu que Pierre accomplissait religieusement.
Les plus hardis du village le suivent, le rejoignent, tentent de lui parler. Rien à faire: il ne répond pas. Un chapelet à la main, il récite ses prières en marchant. On le voit traverser le bourg, passer devant le cabaret – ce cabaret où il avait si souvent échoué ses meilleures résolutions – sans même y jeter un regard. Il se signe avec dévotion devant la porte de l’église, où l’on s’attend à le voir entrer, puis poursuit sa route, au grand étonnement d’une foule qui grossit à chaque pas. Pierre finit par disparaître dans le presbytère, dont la porte se referme sur les curieux, les laissant seuls à leurs conjectures.
Que fait là, pourtant, ce pauvre Pierre, prosterné aux pieds du recteur, ce vrai père des marins? Il lui raconte, en sanglotant, son histoire bouleversante, et le supplie d’entendre la confession de son ami défunt. Le bon prêtre, profondément attendri, l’écoute – non pas, précise‑t‑il, comme une confession sacramentelle, mais pour accomplir le dernier vœu d’un mourant et apaiser le cœur du pécheur qui se tient devant lui. «Ah! que c’est lourd à porter, la confession d’un ami, répète Pierre. Il avait bien du chagrin de ne pas vous avoir près de lui. Mais ça l’a consolé de savoir que vous sauriez tout de même ses péchés, monsieur le recteur.»
Fidèle à ses promesses, Pierre se confesse à son tour. À partir de ce jour, il devient un autre homme. Il veille aux besoins des deux familles: il travaille pour la sienne, et pour celle de Jacques. On s’aperçoit bientôt qu’il y a plus d’aisance chez les deux familles qu’il n’y en avait jadis chez Pierre lui‑même.
«Quant au pauvre Jacques, concluait le bon recteur, je n’ai aucun doute sur son salut. Sa foi, son courage, sa contrition ont largement suppléé, aux yeux du bon Dieu, à l’absolution qu’il n’a pas pu recevoir. Bien sûr, plusieurs Messes seront célébrées pour le repos de son âme. Oh! oui, ajoutait ce saint prêtre, on ne connaît pas les marins. Quoi qu’ils fassent, ils gardent la foi. Il y a de la ressource en eux!»